L’ORIGINE D’UN MONDE

CHRISTIAN ALANDETE

« Le poète choisit, élit, dans la masse du monde, ce qu’il lui faut préserver, chanter, sauver, et qui s’accorde à son chant. Et le rythme est force rituelle aussi bien que levier de conscience. »
Edouard Glissant, L’Intention poétique (1969)

Devenir artiste c’est entrer dans ce qu’Howard Becker a désigné comme « les mondes de l’art »¹, à savoir un espace défini par des lieux, des codes, des conventions, des rites, des réseaux. Au moment de terminer leur dernière année à l’Ecole supérieure des beaux-arts TALM, les étudiants des trois sites de Tours, Angers, Le Mans, auxquels Christian Dautel a choisi d’intégrer cette année des étudiants de l’Académie des arts de Vilnius (Lituanie) doivent préparer leur entrée dans ce monde, abandonner le cadre privilégié de l’école pour partir à sa découverte, l’explorer.

Conçue pour l’espace spécifique des combles du Château d’Azay-le-Rideau, l’exposition L’origine d’un monde propose de partir à la recherche d’un autre monde, sans délimitations physiques, sans frontières ; celui de l’imaginaire artistique. Un espace mental qui rejoint la pensée du « tout-monde » d’Edouard Glissant, celle de l’archipel de Gilles Deleuze, celle des îles enchantées d’Herman Melville. Un monde en apparence imaginaire mais qui trouve sa source dans l’expérience du réel, dans la manière singulière que les artistes ont de poser leur regard particulier sur le monde qui les entoure, de tenter d’en déchiffrer les messages codés, de le déconstruire pour mieux le réinventer.

Le Château d’Azay-le-Rideau est bâti sur une petite île de l’Indre, une façade reliée au « continent », l’autre se reflétant dans la rivière, dédoublant l’édifice par un jeu de miroir. Ce double inversé du château représente cet espace de la représentation que l’art permet de traverser. De Jean Cocteau à Lewis Caroll, les miroirs sont des portes de passage d’un monde vers un autre ; d’un monde physique vers un monde imaginaire qui est aussi celui de la pensée.

Le monde physique dans lequel nous évoluons est un territoire désormais à peu près connu, balisé, cartographié, que de nouveaux outils permettent aujourd’hui d’explorer depuis son écran d’ordinateur via des systèmes de navigation virtuelle. La figure de l’explorateur des siècles passés, « découvrant » des territoires vierges est désormais remise en question par les théories postcoloniales. Au même titre que l’Histoire est plus la constitution d’un récit qu’une suite de faits historiques, la cartographie est moins une représentation objective des territoires qu’une interprétation révélant les rapports de forces des puissances économiques et coloniales et leur considération d’une conception du monde euro-centré (depuis l’ancien monde).
Edouard Glissant, dont la pensée traverse l’exposition, postule la créolisation du monde², non plus au sens strict d’un monde qui deviendrait créole comme ses prédécesseurs³ ont pu l’entendre mais par une mise en relation des cultures du monde, la constitution de ce qu’il nomme le « tout-monde ». Il s’oppose en cela à toute conception universaliste du monde héritée de la pensée coloniale (plaquant un modèle de société à partir duquel convertir l’ensemble des peuples), au profit d’une pensée de la diversité, d’une identité multiple qui ne soit pas réductible à une racine unique mais construite selon la formule de Deleuze et Guattari⁴ sur le modèle du rhizome, de racines qui poussent à la rencontre d’autres racines sans les phagocyter.

S’il est possible de dresser une cartographie des questionnements soulevés par les artistes d’une même génération, il semble remarquable que celle regroupée dans l’exposition tende à réfléchir à l’ère de la globalisation, la permanence de formes d’hyper-localisations, réinventant au passage des modes d’inscription au monde, ré-« exotisant »⁵ ce monde qui nous est à la fois familier et largement méconnu.

Conçu comme le résultat d’une expédition qui aurait autant à voir avec l’art qu’avec la poétique, l’exposition emprunte les méthodologies de l’ethnographe, proposant de parcourir à travers la diversité des propositions artistiques ce territoire de l’imaginaire que les artistes tentent de nous révéler, constituant par fragments les fondations d’un monde à soi, d’un monde en soi.

Explorer un territoire

L’origine d’un monde part de la cartographie d’un territoire que Mathieu Laffargue révèle à partir d’un simple morceau de gravier, un élément sans importance qui porte pourtant en lui des strates géologiques complexes que l’artiste s’applique à dessiner dans le détail, révélant combien la structure des sols est perceptible dans son plus petit atome. Le parcours proposé au visiteur est figuré par trois vidéos qui abordent de manière différente l’exploration d’un monde et sa révélation. La vidéo Promenade de nuit de Benjamin Robert-Degude plonge le visiteur dans l’exploration nocturne d’une forêt dont la végétation se révèle par intermittence lorsque la lampe torche du promeneur vient l’éclairer. Travelling de Clémence Belisson, enchaine une succession de plans de couloirs dans une exploration inversée d’un lieu qui semble abandonné, qu’aucune présence humaine ne vient habiter. Un labyrinthe de couloirs sans fin reconstituant, depuis une multitude de sites, un nouvel espace à la fois tangible et néanmoins totalement imaginaire, rappelant les couloirs d’accès aux chambres de la mémoire⁶. Dans Astrazioni, Federica Peyrolo, le corps enseveli sous une montagne de meubles puisés dans le grenier de sa maison familiale d’un petit village du nord de l’Italie, tente littéralement de s’en extirper comme pour mieux renaitre de l’histoire passée. C’est ce même questionnement du passé que le journal de Lohengrin Papadato aborde à travers notre rapport aux archives, confrontant deux temporalités contradictoires, par la gravure sur un papier ancien, récupéré dans une imprimerie abandonnée, de quinze motifs décrivant les ruines d’un monde post-apocalyptique d’anticipation. Ce journal « uchronique » rappelle autant la réécriture de l’histoire, voire sa falsification, que le moment dans lequel nous vivons où les projections visionnaires d’artistes et d’écrivains comme Léonard de Vinci ou Georges Orwell quittent le domaine de l’anticipation pour s’actualiser dans le présent.

Lalangue⁷

Participer d’un monde c’est aussi être en mesure de le décrire, de l’activer par la parole. C’est l’objet de l’action de Perrine Clément, parcourant les rues d’Azay-le-Rideau, équipée d’une estrade portable sur laquelle sont indiqués le lieu et l’heure de sa performance Pull. Juchée sur sa plateforme, l’artiste tente alors d’affirmer sa présence au monde en s’adressant à la foule.
Mobilisant des outils propres aux linguistes, Arnas Anskaitis dresse la carte des mots les plus utilisés par la poétesse lituanienne Salomėja Nėris, révélant par la variation de la taille des caractères le nombre d’occurrences de chacun d’entre eux dans l’ensemble de son corpus poétique. Simple Words, qui revisite cette forme de poésie biographique inspirée du folklore bien connue des lituaniens, prend une autre signification dans ce nouveau contexte de présentation. Depuis plusieurs décennies, les linguistes tentent de reconstruire ce qui pourrait être une langue originelle, celle depuis laquelle serait décliné l’ensemble des langues dites indo-européennes. Le lituanien, en raison de la permanence de nombreuses formes grammaticales archaïques, pourrait en être la forme la plus proche. Ce jeu de correspondance entre une protolangue aujourd’hui disparue et une langue vivante est réinvesti sous d’autres formes dans le phénomène de transposition d’une langue vers une autre, voire vers d’autres formes de langage. C’est notamment le cas du travail d’Adrien Piard, Hyejin Park et Peter Wu.
Risette d’Adrien Piard, dont le titre évoque cette pierre de Rosette de l’Égypte antique sur laquelle trois versions d’un même texte avaient été reportées⁸, est le fruit d’un disfonctionnement de la machine lors de l’impression d’un texte désormais rendu indéchiffrable. Récupéré par l’artiste et présenté comme un tapuscrit crypté, les pages A4 qui forment l’œuvre révèlent par la superposition des textes la coexistence dans chaque langue d’une multitude d’autres langues. Dans le débat entre l’arbitraire du signe émis par Ferdinand de Saussure et sa version référentielle chez Benveniste (rapport du mot à un objet du monde) ou chez Pierre Guiraud discutant les correspondances entre le stimulus et le signe , la propension du langage à se réinventer depuis l’objet qu’il tend à décrire trouve une incarnation possible dans la vidéo Courses de Chevaux de Hyejin Park. Enchainant de plus en plus rapidement les positions du jeu de main Pierre-Feuille-Ciseau martelés sur une table, l’artiste simule une course hippique, à travers ce qui semble relever d’une langue des signes, entrainée par la voix d’un commentateur de la BBC. Peter Wu propose de dévoiler d’autres types de correspondances en transposant en alphabet braille, dont la structure n’est pas sans rappeler celle des portées musicales, une lettre qu’il s’est lui-même adressé. Cette transcription d’une langue écrite dans un alphabet visuel, puis tactile, devient musicale lorsque le texte en braille est reporté sur une partition permettant alors sa « lecture » au piano.

Arts et traditions du peuple invisible

« Je hais les voyages et les explorateurs » C’est par ces mots que l’ethnographe Claude Levi-Strauss ouvre son livre Tristes Tropiques, conscient que les récits de voyages de ses contemporains n’échappaient pas à dépeindre les peuples rencontrés sous le seul prisme de l’exotisme. C’est néanmoins un exotisme de tout autre nature qui nous intéresse ici, consistant moins dans la découverte d’un ailleurs que dans la redécouverte et la réinvention d’un ici.
Pour la série photographique de Mathilde Audinet, qui ponctue le parcours de l’exposition, l’artiste est allé à la rencontre de joueurs de cési-pétanque, (pétanque pour personnes non voyantes). Photographiés en portraits serrés, masqués de lunettes obstruées qui maintiennent tous les joueurs à un même degré de cécité totale, ils semblent les membres d’une communauté secrète. Se jouant d’un procédé documentaire qui aurait pourtant l’apparence de la mise en scène (la série a été prise selon les modalités du reportage sans pose particulière des sujets photographiés mais en laissant hors champs tout élément qui viendrait en préciser le contexte) elle nous rappelle que le monde réel n’existe que dans sa représentation construite, sa perception subjective, nécessairement parcellaire. Cette capacité de la photographie « documentaire » à « fictionnaliser » le réel est prise à rebours par Viktorija Pelecjkaite. Par le biais d’une fiction conçue comme un documentaire, « To devote » introduit deux objets en bois, deux « travailleuses » à couture, l’une trouvée, l’autre reproduite à l’identique par l’artiste, réincarnée dans la peau d’un vieil artisan. Cette réflexion sur le double s’incarnant tour à tour sous une forme féminine et masculine, dans le passé et le présent, marque une rupture dans les perceptions traditionnelles du genre pointant la remise en question d’un mode de pensée binaire. Cette dualité est aussi perceptible dans certaines sculptures de Stéfan Tulepo dont le travail consiste notamment à réinvestir des objets trouvés. Ainsi un isolateur en porcelaine provenant d’un pylône électrique, gravé par l’artiste de motifs floraux est littéralement rendu au statut d’objet d’art et traditions populaire, confrontant un symbole du monde industriel à celui de l’artisanat. Natacha Jauffret revisite le « tuning » en réalisant des casques audio réduits à leurs composants essentiels : des cables électriques reliés à des haut-parleurs d’automobiles, entre « eco-design » et « low technologie ». L’avenir de l’humain citadin est-il dans l’autosuffisance alimentaire ? Chloé Misandeau propose de pousser un peu plus loin ce « retour à la nature » des villes, sur les balcons desquelles fleurissent déjà plants de tomates et herbes aromatiques. A l’ère d’une traçabilité de la chaine alimentaire de plus en plus brouillée par la multiplication des intermédiaires, le renouveau du modèle « paysan » d’avant l’industrialisation agricole, réduisant à son minimum l’écart entre la production et sa consommation, pourrait-il trouver sa variante dans l’habitat urbain ? Et Chloé Misandeau de postuler la possibilité d’un élevage artisanal de lapin sur les balcons de nos villes. Issues du terroir local, Aurélie Ferruel et Florentine Guédon revisitent les rites et traditions de leurs régions à l’ère de la globalisation. Cette « battle » qui se joue entre les deux artistes dans Mascara, l’une originaire de Vendée, l’autre de Normandie, chacune portant un masque inspiré de ceux de la tribu Wauja, est non seulement une possible réactivation des traditions populaires de ces régions, qu’une manière de rapprocher des cultures en apparences très éloignés mais dont les rituels et leurs objets sont fondamentalement similaires. Préserver, rassembler, réunir, transmettre des savoirs et des savoir-faire, construire un monde.

NOTES

1. Howard S. Becker, Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988
2. Édouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, Paris, 1996
3. Notamment les théoriciens de la négritude comme Aimé Césaire et Franz Fanon.
4. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Paris : Éditions de Minuit, 1980
5.  Ce néologisme n’est pas utilisé dans son sens négatif de naturalisation de l’autre que peut sous-tendre le phénomène « d’exotisation » au sens d’une réduction de l’autre à un comportement typique mais dans sa conception première d’un gout pour l’étranger ou l’étrange en opposition au familier.
6. Une méthode mnémotechnique enseignée depuis l’antiquité qui par la visualisation de lieux particuliers permet de mémoriser un nombre important d’information.
7.  Jacques Lacan, distingue dans le Séminaire XX « la langue » de « lalangue », comme le passage du langage comme outil de communication à celui de véhicule de jouissance impliquant la constitution pour chacun de Lalangue qui lui est propre. In Encore (Séminaire XX), Paris : Seuil, 1972-73
8. Cette découverte a notamment permis le déchiffrement des hiéroglyphes.
9. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris : Payot, 1916
10. Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, vol 1, Paris : Gallimard, 1966
11. voir Sémiologie de la sexualité, Payot, 1978
12. terme emprunté à Edouard Glissant
13. Claude Levi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris : Plon, 1955